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PERRAU01 - Griselidis

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AT 0887 - Griselda    AT 0887 - Griselda   

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Charles Perrault: Contes de ma mère l’oye. 1695-1697

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Griselidis
Nouvelle.

A Mademoiselle**
En vous offrant, jeune & sage Beauté,
Ce modele de Patience,
Je ne me suis jamais flatté
Que par vous de tout point il seroit imité,
C'en seroit trop en conscience.

Mais Paris où l'homme est poli,
Où le beau sexe né pour plaire
Trouve son bonheur accompli,
De tous costez est si rempli
D'exemples du vice contraire,
Qu'on ne peut en toute saison,
Pour s'en garder ou s'en défaire,
Avoir trop de contrepoison.

Une Dame aussi patience
Que celle dont icy je releve le prix,
seroit par tout une chose étonnante,
Mais ce seroit un prodige à Paris.

Les femmes y sont souveraines,
Tout s'y regle selon leurs vœux,
Enfin c'est un climax heureux
Qui n'est habité que de Reynes.

Ainsi je voy que de toutes façons
Griselidis y sera peu prisée,
Et qu'elle y donnera matiere de risée
Par ses trop antiques leçons.

Ce n'est pas que la Patience
Ne soit une vertu des Dames de Paris,
Mais par un long usage elles ont la science
De la faire exercer par leurs propres maris.

GRISELIDIS
Nouvelle

Au pié des celebres montagnes
Où le Po s'échappant de dessous ses roseaux,
Va dans le sein des prochaines campagnes
Promener ses naissantes eaux,
Vivoit un jeune & vaillant Prince,
Les delices de sa Province:
Le Ciel en le formant, sur luy tout à la fois
Versa ce qu'il a de plus rare,
Ce qu'entre ses amis d'ordinaire il separe,
Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois.

Comblé de tous les dons & du corps & de l'ame,
Il fut robuste, adroit, propre au mestier de Mars,
Et par l'instinct secret d'une divine flâme,
Avec ardeur il aima les beaux Arts.
Il aima les combats, il aima la victoire,
Les grands projets, les actes valeureux,
Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'histoire;
Mais son cœur tendre & genereux
Fut encor plus sensible à la solide gloire
De rendre ses Peuples heureux.

Ce temperament heroïque
Fut obscurci d'une sombre vapeur
Qui, chagrine & melancolique,
Luy faisoit voir dans le fond de son cœur,
Tout-le beau sexe infidelle & trompeur:
Dans la femme, où brilloit le plus rare merite,
Il voyoit une ame hypocrite,
Un esprit d'orgueil enyvré,
Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspire
Qu'à prendre un souverain empire
Sur l'homme malheureux qui luy sera livré.

Le frequent usage du monde,
Où l'on ne voit qu'Epoux subjuguez ou trahis,
Joint à l'air jaloux du Païs,
Accrut encor cette haine profonde.
Il jura donc plus d'une fois,
Que quand mesme le Ciel pour luy plein de tendresse,
Formeroit une autre Lucrece,
Jamais de l'hymenée il ne suivroit les loix.

Ainsi, quand le matin, qu'il donnoit aux affaires,
Il avoit reglé sagement
Toutes les choses necessaires
Au bonheur du gouvernement,
Que du foible orphelin, de la veuve oppressée,
Il avoit conservé les droits,
Ou banni quelque impost qu'une guerre forcée
Avoit introduit autrefois;
L'autre moitié de la journée
A la chasse estoit destinée,
Où les Sangliers & les Ours,
Malgré leur fureur & leurs armes
Luy donnoient encor moins d'alarmes
Que le sexe charmant qu'il évitoit toujours.

Cependant ses sujets que leur interest presse
De s'asseurer d'un successeur
Qui les gouverne un jour avec mesme douceur,
A leur donner un fils le convioient sans cesse.

Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps
Pour faire leurs derniers efforts;
Un Oratuer d'une grave apparence,
Et le meilleur qui fust alors,
Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence,
Il marqua leur desir pressant
De voir sortir du Prince une heureuse lignée
Qui rendist à jamais leur Estat florissant,
Il luy dit mesme en finissant
Qu'il voyoit un Astre naissant
Issu de son chaste hymenée
Qui faisoit pâlir le Croissant.

D'un ton plus simple & d'une voix moins forte,
Le Prince à ses sujets répondit de la forte.

Le zele ardent, dont je vois qu'en ce jour
Vous me portez aux nœuds du mariage,
Me fait plaisir, & m'est de vostre amour
Un agreable témoignage;
J'en suis sensiblement touché,
Et voudrois dés demain pouvoir vous satisfaire;
Mais à mon sens l'hymen est une affaire
Où plus l'homme est prudent, plus il est empêché.

Observez bien toutes les jeunes filles;
Tant qu'elles sont au sein de leurs familles
Ce n'est que vertu que bonté,
Que pudeur que sincerité;
Mais si-tost que le mariage
Au deguisement a mis fin,
Et qu'ayant fixé leur destin
Il n'importe plus d'estre sage,
Elles quittent leur personnage,
Non sans avoir beaucoup pâti,
Et chacune dans son menage
Selon son gré prend son parti.

L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recrée,
Devient une Devote outrée,
Qui crie & gronde à tous momens,
L'autre se façonne en Coquette,
Qui sans cesse écoute ou caquette,
Et n'a jamais assez d'Amans;
Celle-cy des beaux Arts follement curieuse,
De tout decide avec hauteur,
Et critiquant le plus habile Autheur,
Prend la forme de Precieuse;
Cette autre s'érige en Joüeuse,
Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,
Et mesme jusqu'à ses habits.

Dans la diversité des routes qu'elles tiennent,
Il n'est qu'une chose où je voy
Qu'enfin toutes elles conviennent,
C'est de vouloir donner la loy.
Or je suis convaincu que dans le mariage
On ne peut jamais vivre heureux,
Quand on y commande tous deux;
Si donc vous souhaitez qu'à l'hymen je m'engage,
Cherchez une jeune Beauté
Sans orgueil & sans vanité,
D'une obeïssance achevée,
D'une patience éprouvée,
Et qui n'ait point de volonté,
Je la prendray quand vous l'aurez trouvée.

Le Prince ayant mis fin à ce discours moral.
Monte brusquement à cheval,
Et court joindre à perte d'haleine
Sa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.

Aprés avoir passé des prez & des guerets,
Il trouve ses Chasseurs couchez sur l'herbe verte;
Tous se levent, & tous alerte
Font trembler de leurs cors les hostes des forests.
Des chiens courans l'abboyante famille,
Deçà, dela, parmi le chaume brille,
Et les Limiers à l'œil ardent
Qui du fort de la Beste à leur poste reviennent,
Entraisnent en les regardant
Les forts valets qui les retiennent.

S'estant instruit par un des sien
Si tout est prest, si l'on est sur la trace,
Il ordonne aussi-tost qu'on commence la chasse,
Et fait donner le Cerf aux chiens.
Le son des cors qui retentissent,
Le bruit des chevaux qui hennissent,
Et des chiens animez les penetrans abbois,
Remplissent la forest de tumulte & de trouble,
Et pendant que l'echo sans cesse les redouble,
S'enfoncent avec eux dans les plus creux du bois.

Le Prince par hazard ou par sa destinée,
Prit une route décournée
Où nul des Chasseurs ne le suit;
Plus il court, plus il s'en separe:
Enfin à tel point il s'égare,
Que des chiens & des cors il n'entends plus le bruit.

L'endroit où le mena sa bizare avanture,
Clair de ruisseaux & sombre de verdure,
Saisissoit les esprits d'une secrette horreur;
La simple & naïve Nature
S'y faisoit voir & si belle & si pure,
Que mille fois il benit son erreur.

Rempli des douces resveries
Qu'inspirent les grands bois, les eaux & les prairies,
Il sent soudain frapper & son cœur & ses yeux
Par l'objet le plus agreables,
Le plus doux & le plus aimable
Qu'il eût jamais veu sous les Cieux.
C'estoit une jeune Bergere,
Qui filoit aux bords d'un ruisseau,
Et qui conduisant son troupeau,
D'une main sage & menagere
Tournoit son agile fuseau.

Elle auroit pû dompter les cœurs les plus sauvages;
Des lys, son teint a la blancheur,
Et sa naturelle fraîcheur
S'estoit toujours sauvée à l'ombre des bocages:
Sa bouche, de l'enfance avoit tout l'egrément,
Et ses yeux qu'adoucit une brune paupiere,
Plus bleus que n'est le firmament,
Avoient aussi plus de lumiere.

Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant,
Contemple les beautez dont son ame est émüe,
Mais le bruit qu'il fait en passant
De la Belle sur luy fit détourner la veüe;
Dés qu'elle se vit apperceüe,
D'un brillant incarnat la prompte & vive ardeur,
De son beau teint redoubla la splendeur,
Et sur son visage épanduë
Y fit triompher la pudeur.

Sous le voile innocent de cette honte aimable,
Le Prince découvrit une simplicité,
Une douceur, une sincerité,
Dont il croyoit le beau sexe incapable,
Et qu'il voit là dans toute leur beauté.

Saisi d'une frayeur pour luy toute nouvelle,
Il s'approche interdit, & plus timide qu'elle,
Luy dit d'une tremblante voix,
Que de tous ses Veneurs il a perdu la trace,
Et luy demande si la chasse
N'a point passé quelque part dans le bois.

Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude,
Dit-elle, & nul icy que vous seul n'est venu;
Mais n'ayez point d'inquietude,
Je remettray vos pas sur un chemin connu.

De mon heureuse destinée
Je ne puis, luy dit-il, trop rendre grace aux Dieux,
Depuis long-temps je frequente ces lieux,
Mais j'avois ignoré jusqu'à cette journée.
Ce qu'ils ont de plus precieux.

Dans ce temps elle voit que le Prince se baisse
Sur le moite bord du ruisseau,
Pour étancher dans le cours de son eau
La soif ardente qui le presse;
Seigneur, attendez un moment,
Dit-elle, & courant promptement
Vers sa cabane, elle y prend une tasse,
Qu'avec joye & de bonne grace
Elle presente à ce nouvel Amant.

Les vases precieux de cristal & d'agathe
Où l'or en mille endroits éclate,
Et qu'un Art curieux avec soin façonna,
n'eurent jamais pour luy, dans leur pompe inutile,
Tant de beauté que le vase d'argile
Que la Bergere luy donna.

cependant pour trouver une route facile,
Qui mene le Prince à la Ville,
ils traversent des bois, des rochers escarpez
Et de torrens entrecoupez,
Le Prince n'entre point dans de route nouvelle
Sans en bien observer, tous les lieux d'alentour,
Et son ingenieux Amour
Qui songeoit au retour,
En fit une carte fidelle.

Dans un bocage sombre & frais
Enfin la Bergere le mene,
Où, de dessous ses branchages épais
Il voit au loin dans le sein de la plaine
Les toits dorez de son riche Palais.

S'estant separé de la Belle,
Touché d'une vive douleur,
A pas lents il s'éloigne d'Elle,
Chargé du trait qui luy perce le cœur;
Le souvenir de sa tendre avanture,
Avec plaisir le conduisit chez luy.
Mais dés le lendemain il sentit sa blessure,
Et se vit accablé de tristesse & d'ennuy.

Dés qu'il le peut il retourne à la chasse,
Où de sa suite adroitement
Il s'échappe & se debarasse
Pour s'égarer heureusement.
Des arbres & des monts les cimes élevées,
Qu'avec grand soin il avoit observées,
Et les avis secrets de son fidelle amour,
Le guiderent si bien que malgré les traverses,
De cent routes diverses,
De sa jeune Bergere il trouva le sejour.

Il sçût qu'elle n'a plus que son Pere avec elle,
Que Griselidis on l'appelle,
Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis,
Et que de leur toison qu'elle seule elle file,
Sans avoir recours à la Ville,
Ils font eux-mesmes leurs habits.

Plus il la voit, plus il s'enflâme
Des vives beautez de son ame;
Il connoist en voyant tant de dons precieux,
Que si la Bergere est si belle,
C'est qu'une legere étincelle
De l'esprit qui l'anime a passé dans ses yeux.

Il ressent une joye extreme
D'avoir si bien placé ses premieres amours,
Ainsi sans plus tarder, il fit dés le jour mesme
Assembler son Conseil & luy tint ce discours.

Enfin aux Loix de l'Hymenée
Suivant vos vœux je me vais engager,
Je ne prens point ma femme en Païs étranger,
Je la prens parmy vous, belle, sage, bien née,
Ainsi que mes ayeux ont fait plus d'une fois,
Mais j'attendray cette grande journée
A vous informer de mon choix.

Dés que la nouvelle fut sçûë,
Par tout elle fut répanduë.
On ne peut dire avec combien d'ardeur
L'allegresse publique
De tous costez s'explique;
Le plus content fut l'Orateur,
Qui par son discours pathetique
Croyoit d'un si grand bien estre l'unique Auteur.
Qu'il se trouvoit homme de consequence!
Rien ne peut resister à la grande éloquence,
Disoit-il sans cesse en son cœur.

Le plaisir fut de voir le travail inutile
Des Belles de toute la Ville
Pour s'attirer & meriter le choix
Du Prince leur Seigneur, qu'un air chaste & modeste
Charmoit uniquement & plus que tout le reste,
Ainsi qu'il l'avoit dit cent fois.

D'habit & de maintien toutes elles changerent,
D'un ton devot elles tousserent,
Elles radoucirent leurs voix,
De demy-pied les coeffures baisserent,
La gorge se couvrit, les manches s'allongerent,
A peine on leur voyoit le petit bout des doigts.

Dans la Ville avec diligence,
Pour l'Hymen dont le jour s'avance,
On voit travailler tous les Arts,
Icy se font de magnifique chars
D'une forme toute nouvelle,
Si beaux & si bien inventez,
Que l'or qui par tout étincelle,
En fait la moindre des beautez.

Là, pour voir aisément & sans aucun obstacle
Toute la pompe du spectacle,
On dresse de longs échaffaux,
Icy de grands Arcs triomphaux,
Où du Prince guerrier se celebre la gloire,
Et de l'Amour sur luy l'éclatante victoire.

Là, sont forgez d'un art industrieux,
Ces feux qui par les coups d'un innocent tonnerre,
En effrayant la Terre,
De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.
Là d'un ballet ingenieux
Se concerte avec soin l'agreable folie,
Et là d'un Opera peuplé de mille Dieux,
Le plus beau que jamais ait produit l"italie,
On entend repeter les airs melodieux.

Enfin du fameux Hymenée,
Arriva la grande journée.

Sur le fond d'un Ciel vif & pur,
A peine l'Aurore vermeille
Confondoit l'or avec l'azur,
Que par tout en sursaut le beau sexe s'éveille:
Le Peuple curieux s'épand de tous costez,
En differens endroits des Gardes sont postez
Pour contenir la Populace,
Et la contraindre à faire place,
Tout le Palais retentit de clairons,
De flutes, de hautbois, de rustiques musettes,
Et l'on n'entend aux environs
Que des tambours & des trompettes.

Enfin le Prince sort entouré de sa Cour,
Il s'éleve un long cry de joye,
Mais on est bien surpris quand au premier détour,
De la Forest prochaine on voit qu'il prend la voye,
Ainsi qu'il faisoit chaque jour.
Voilà, dit-on, son penchant qui l'emporte,
Et de ses passions, en dépit de l'Amour,
La Chasse est toujours la plus forte.

Il traverse rapidement
Les guerets de la plaine, & gagnant la montagne,
Il entre dans le bois au grand étonnement
De la Troupe qui l'accompagne.

Aprés avoir passé par differens détours,
Que son cœur amoureux se plaist à reconnoistre,
Il trouve enfin la cabane champestre
Où logent ces tendres amours.

Griselidis de l'hymen informée,
Par la voix de la Renommée,
En avoit pris son bel habillement;
Et pour en aller voir la pompe magnifique,
De dessous sa case rustique
Sortoit en ce mesme moment.

Où courez-vous si prompte & si legere,
Luy dit le Prince en l'abordant
Et tendrement la regardant,
Cessez de vous haster, trop aimable Bergere,
La nopce où vous allez, & dont je suis l'Epoux
Ne sçauroit se faire sans vous.

Ouy, je vous aime, & je vous ay choisie
Entre mille jeunes beautez,
Pour passer avec vous le reste de ma vie,
Si toutefois mes vœux ne sont pas rejettez.

Ah! dit-elle, Seigneur, je n'ay garde de croire
Que je sois destinée à ce comble de gloire,
Vous cherchez à vous divertir.
Non, non, dit-il, je suis sincere,
J'ay déja pour moy vostre Pere,
Le Prince avoit eu soin de l'en faire avertir)
Daignez Bergere y consentir,
C'est-là tout ce qui reste à faire.
Mais afin qu'entre nous une solide paix
Eternellement se maintienne,
Il faudroit me jurer que vous n'aurez jamais
D'autre volonté que la mienne.

Je le jure, dit-elle, & je vous le promets;
Si j'avois épousé le moindre du Village;
J'obeïrois, son joug me seroit doux,
Helas! combien donc davantage,
Si je viens à trouver en vous,
Et mon Seigneur & mon Epoux.

Ainsi le Prince se declare,
Et pendant que la Cour applaudit à son choix,
Il porte la Bergere à souffrir qu'on la pare
Des ornemens qu'on donne aux Epouses des Pois.
Celles qu'à cet employ leur devoir interesse,
Entrent dans la cabane, & là diligemment
Mettent tout leur sçavoir & toute leur adresse
A donner de la grace à chaque ajustement.

Dans cette Hutte où l'on se presse,
Les Dames admirent sans cesse
Avec quel art la Pauvreté
S'y cache sous la Propreté;
Et cette rustique Cabane,
Que couvre & rafraîchit un sejour enchanté.

Enfin, de ce Reduit fort pompeuse & brillante
La Bergere charmant,
Ce ne sont qu'applaudissemens
Sur sa beauté, sur ses habillemens;
Mais sous cette pompe étrangere
Déja plus d'une fois le Prince a regretté,
Des ornemens de la Bergere
L'innocente simplicité

Sur un grand char d'or & d'ivoire,
La Bergere s'assied pleine de majesté,
Le Prince y monte avec fierté,
Et ne trouve pas moins de gloire
A se voir comme Amant assis à son costé,
Qu'à marcher en triomphe aprés une victoire;
La Cour les suit & tous gardent le rang
Que leur donne leur charge ou l'éclat de leur sang.

La Ville dans les champs presque toute sortie
Couvroit les plaines d'alentour,
Et du choix du Prince avertie,
Avec impatience attendoit son retour,
Il paroist, on le joint Parmi l'épaisse foule
Du Peuple qui se fend le char à peine roule;
Par les longs cris de joye à tout coup redoublez,
Les chevaux émûs & troublez,
Se cabrent, trepignent, s'élancent
Et reculent plus qu'il n'avancent.

Dans leTemple on arriva enfin,
Et là par la chaîne éternelle
D'une promesse solemnelle,
Les deux Epoux unissent leur destin:
Ensuite au Palais ils se rendent,
Où mille plaisirs les attendent,
Où la Danse, les Jeux, les Courses, les Tournois
Répandent l'allegresse en differens endroits;
Sur le soir le blond Hymenée,
De ses chastes douceurs couronna la journée.

Le lendemain les differens Etats
De toute la Province
Accourent haranguer la Princesse & le Prince
Par la voix de leurs Magistrats.

De ses Dames environnée
Griselidis, sans paroître étonnée,
En Princesse les entendit,
En Princesse leur répondit.
Elle fit toute chose avec tant de prudence,
Qu'il sembla que le Ciel eût versé ses thresors,
Avec encore plus d'abondance
Sur son ame que sur son corps.
Par son esprit, par ses vives lumieres,
Du grand monde aussi tost elle prit les manieres,
Et mesme dés le premier jour
Des talens, de l'humeur des Dames de sa Cour,
Elle se fit si bien instruire,
Que son bon sens jamais embarassé
Eut moins de peine à les conduire,
Que ses brebis du temps passé.

Avant la fin de l'an des fruits de l'Hymenée,
Le Ciel benit leur couche fortunée,
Ce ne fut pas un Prince, on l'eust bien souhaité,
Mais la jeune Princesse avoit tant de beauté,
Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie;
Le Pere qui luy trouve un air doux & charmant,
La venoit voir de moment en moment,
Et la Mere encore plus ravie
La regardoit incessamment.

Elle voulut la nourrir elle-mesme,
Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'employ
Que ses cris demandent de moy,
Sans une ingratitude extreme;
Par un motif de Nature ennemi
Pourrois-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime,
N'estre la Mere qu'à demi.

Soit que le Prince eût l'ame un peu moins enflammée
Qu'aux premiers jours de son ardeur,
Soit que de sa maligne humeur
La masse se fust rallumée,
Et de son épaisse fumée
Eust obscurci ses sens & corrompu son cœur;
Dans tout ce que fait la Princesse,
Il s'imagine voir peu de sincerité,
Sa trop grande vertu le blesse,
C'est un piege qu'on tend à sa credulité;
Son esprit inquiet & de trouble agité
Croit tous les soupçons qu'il écoute,
Et prend plaisir à revoquer en doute
L'excés de sa felicité.

Pour guerir les chagrins dont son ame est atteinte,
Il la suit, il l'observe, il aime à la troubler
Par les ennuis de la contrainte,
Par les allarmes de la crainte,
Par tout ce qui peut demesler
La verité d'avec la feinte:
C'est trop, dit-il, me laisser endormir,
Si ses vertus sont veritables,
Les traitemens les plus insupportables,
Ne seront que les affermir.

Dans son Palais il la tient resserrée,
Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour,
Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée,
A peine il laisse entrer le jour.
Persuadé que la Parure
Et le superbe Ajustement
Du sexe, que pour plaire a formé la Nature,
Esst le plus doux enchantement,
Il luy demande avec rudesse
Les perles, les rubis, les bagues, les bijoux
Qu'il luy donna pour marque de tendresse,
Lorsque de son Amant il devint son Epoux.

Elle dont la vie est sans tache,
Et qui n'a jamais eu d'attache
Qu'à s'acquitter de son devoir,
Les luy donne sans s'émouvoir,
Et mesme le voyant se plaire à les reprendre,
N'a pas moins de joye à les rendre
Qu'elle en eut à les recevoir.

Pour m'éprouver mon Epoux me tourmente,
Dit-elle, & je voy bien qu'il ne me fait souffrir,
Qu'afin de reveiller ma vertu languissante,
Qu'un doux & long repos pourroit faire perir.
S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je asseurée
Que telle est du Seigneur la conduite sur moy,
Et que de tant de maux l'ennuieuse durée,
N'est que pour exercer ma constance & ma foy.
Pendant que tant de malheureuses
Errent au gré de leurs desirs
Par mille routes dangereuses,
Aprés de faux & vains plaisirs;
Pendant que le Seigneur dans sa lente justice
Les laisse aller aux bords du precipice,
Sans prendre part à leur danger,
Par un pur mouvement de sa bonté supréme,
Il me choisit comme un enfant qu'il aime,
Et s'applique à me corriger.

Aimons donc sa riguer utilement cruelle,
On n'est heureux qu'autant qu'on a souffert
Aimons sa bonté paternelle,
Et la main dont elle se sert.

Le Prince a beau la voir obeïr sans contrainte
A tous ses ordres absolus,
Je voy le fondement de cette vertu feinte,
Dit-il, & ce qui rend tous mes coups superflus,
C'est qu'ils n'ont porté leur atteinte
Qu'à des endroits où son amour n'est plus.

Dans son Enfant, dans la jeune Princesse
Elle a mis toute sa tendresse,
A l'éprouver si je veux reüssir
C'est-là qu'il faut que je m'adresse,
C'est-là que je puis m'éclaircir.

Elle venoit de donner la mamelle
Au tendre objet de son amour ardent
Qui couché sur son sein se joüoit avec elle,
Et rioit en la regardant:
Je voy que vous l'aimez, luy dit-il, cependant
Il faut que je vous l'oste en cet âge encore tendre
Pour luy former les mœurs & pour la preserver
De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre;
Mon heureux sort m'a fait trouver
Une Dame d'esprit qui sçaura l'élever
Dans toutes les vertus & dans la politesse
Que doit avoir une Princesse.
Disposez-vous à la quitter
On va venir pour l'emporter.

Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage,
Ny les yeux assez inhumains,
Pour voir arracher de ses mains,
De leur amour l'unique gage;
Elle de mille pleurs se baigne le visage,
Et dans un morne accablement
Attend de son malheur le funeste moment.

Dés que d'une action si triste & si cruelle
Le ministre odieux, à ses yeux se montra,
Il faut obeïr, luy dit-elle,
Puis prenant son Enfant qu'elle considera,
Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,
Qui de ses petits bras tendrement la serra,
Toute en pleurs elle le livra.
Ah que sa douleur fut amere!
Arracher l'enfant ou le cœur
Du sein d'une si tendre Mere,
C'est la mesme douleur.

Prés de la Ville estoit un Monastere,
Fameux par son antiquité,
Où des Vierges vivoient dans une regle austere,
Sous les yeux d'une Abbesse illustre en pieté.
Ce fut là que dans le silence,
Et sans declarer sa naissance,
On déposa l'´nfant, & des bagues de prix,
Sous l'espoir d'une recompense
Digne des soins que l'on en auroit pris.

Le Prince qui tâchoit d'éloigner par la chasse,
Le vif remords qui l'embarasse
Sur l'excés de sa cruauté,
Craignoit de revoir la Princesse,
Comme on craint de revoir une fiere Tygresse
A qui son faon vient d'estre osté;
Cependant il en fut traité
Avec douceur, avec caresse,
Et mesme avec cette tendresse
Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prosperité.

Par cette complaisance & si grande & si prompte,
Il fut touché de regret & de honte,
Mais son chagrin demeura le plus fort:
Ainsi, deux jours aprés, avec des larmes feintes
Pour luy porter encor de plus vives atteintes,
Il luy vint dire que la Mort
De leur aimable Enfant avoit fini le sort.

Ce coup inopiné mortellement la blesse,
Cependant malgré sa tristesse,
Ayant vû son Epoux qui changeoit de couleur,
Elle parut oublier son malheur,
Et n'avoir mesme de tendresse
Que pour le consoler de sa fausse douleur.

Cette bonté, cette ardeur sans égale
D'amitié conjugale,
Du Prince tout à coup desarmant la rigueur,
Le touché, le penetre & luy change le cœur,
Jusques-là qu'il luy prend envie
De declarer que leur Enfant
Jouït encore de la vie;
Mais sa bile s'éleve & fiere luy défend
De rien découvrir du mystere
Qu'il peut estre utile de taire.

Dés ce bien-heureux jour telle des deux Epoux
Fut la mutuelle tendresse,
Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus doux
Entre l'Amant & la Maistresse.

Quinze fois le Soleil pour former les saisons,
Habita tour à tour dans ses douze maisons,
Sans rien voir qui les desunisse:
Que si quelquefois par caprice
Il prend plaisir à la fâcher.
C'est seulement pour empescher
Que l'amour ne se rallentisse,
Tel que le Forgeron qui pressant son labeur,
Répand un peu d'eau sur la braise
De sa langguissante fournaise
Pour en redoubler la chaleur.

Cependant la jeune Princesse
Croissoit en esprit, en sagesse,
A la douceur, à la naïveté
Qu'elle tenoit de son aimable Mere,
Elle joignit de son illustre Pere
L'agreable & noble fierté;
L'amas de ce qui plaist dans chaque caractere
Fit une parfaite beauté.

Par tout comme un Astre elle brille,
Et par hazard un Seigneur de la Cour,
Jeune, bien fait, & plus beau que le jour
L'ayant vû paroistre à la grille,
Conceut pour elle un violent amour.
Par l'instinct qu'au beau sexe a donné la Nature,
Et que toutes les Beautez ont
De voir l'invisible blessure
Que font leurs yeux, au moment qu'ils la font,
La Princesse fut informée
Qu'elle estoit tendrement aimée.
Aprés avoir quelque temps resisté,
Comme on le doit avant que de se rendre,
D'un amour également tendre,
Elle l'aima de son costé.

Dans cet Amant, rien n'estoit à reprendre,
Il estoit beau, vaillant, né d'illustres ayeux
Et dés longtemps pour en faire son Gendre,
Sur luy le prince avoit jetté les yeux.
Ainsi donc avec joye il apprit la nouvelle
De l'ardeur tendre & mutuelle
Dont brûloient ces jeunes Amans;
Mais il luy prit une bizare envie,
De leur faire acheter par de cruels tourmens,
Le plus grand bonheur de leur vie.

Je me plairay, dit-il, à les rendre contens;
Mais il faut que l'Inquietude
Par tout ce qu'elle a de plus rude,
Rendre encor leurs feux plus constans;
De mon Epouse en mesme temps,
J'exerceray la patience,
Non point, comme jusqu'à ce jour,
Pour rassûrer ma folle defiance;
Je ne dois plus douter de son amour.
Mais pour faire éclater aux yeux de tout le Monde
Sa Bonté, sa Douceur, sa Sagesse profonde;
Afin que de ces dons si grands, si precieux,
La Terre se voyant parée,
En soit de respect penetrée,
Et par reconnoissance en rende grace aux Cieux.

Il declare en public que manquant de lignée,
En qui l'Estat un jour retrouve son Seigneur,
Que la fille qu'il eut de son fol hymenée
Estant morte aussi-tost que née,
Il doit ailleurs chercher plus de bonheur.
Que l'Epouse qu'il prend est d'illustre naissance,
Qu'en un Convent on l'a jusqu'à ce jour
Fait élever dans l'innocence,
Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.

On peut juger à quel point fut cruelle
Aux deux jeunes Amans cette affreuse nouvelle;
Ensuite, sans marquer ny chagrin ny douleur,
Il avertit son Epouse fidelle,
Qu'il faut qu'il se separe d'elle
Pour éviter un extreme malheur;
Que le Peuple indigné de sa basse naissance
Le force à prendre ailleurs une digne alliance.

Il faut, dit-il, vous retirer
Sous vostre toit de chaume & de fougere
Aprés avoir repris vos habits de Bergere,
Que je vous ay fait preparer.
Avec une tranquille & muette constance,
La Princesse entendit prononcer sa sentence;
Sous les dehors d'un visage serain
Elle devoroit son chagrin,
Et sans que la douleur diminuast ses charmes,
de ses beaux yeux tomboient de grosses larmes,
Ainsi que quelquefois au retour du Printemps,
Il fait Soleil & pleut en mesme temps.

Vous estes mon Epoux, mon Seigneur, & mon Maistre,
(Dit-elle en soûpirant, preste à s'évanouïr)
Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouïr,
Je sçauray vous faire connoistre
Que rien ne m'est si cher que de vous obeïr.

Dans sa chambre aussi-tost seule elle se retire,
Et là se dépouïllant de ses riches habits.
Elle reprend paisible & sans rien dire,
Pendant que son cœur en soupire,
Ceux qu'elle avoit en gardant ses brebis.

En cet humble & simple équipage,
Elle aborde le Prince & luy tient ce langage.

Je ne puis m'éloigner de vous,
Sans le pardon d'avoir sçû vous déplaire,
Je puis souffrir le poids de ma misere,
Mais je ne puis, Seigneur, souffrir vostre courroux;
accordez cette grace à mon regret sincere,
Et je vivray contente en mon triste sejour,
Sans que jamais le Temps altere
Ny mon humble respect, ny mon fidele amour.

Tant de soumission & tant de grandeur d'ame
Sous un si vil habillement,
Qui dans le cœur du Prince en ce mesme moment
Réveilla tous les traits de sa premiere flâme,
Alloient casser l'arrest de son bannissement.
Emû par de si puissans charmes,
Et prest à répandre des larmes,
Il commençoit à s'avancer
Pour l'embrasser;
Quand tout à coup l'imperieuse gloire
D'estre ferme en son sentiment
Sur son amour remporta la victoire,
Et le fit en ces mots répondre durement.

De tout le temps passé j'ay perdu la memoire,
Je suis content de vostre repentir,
Allez, il est temps de partir.

Elle part aussi-tost, & regardant son pere
Qu'on avoit revestu de son rustique habit,
Et qui le cœur percé d'une douleur amere,
Pleuroit un changement si prompt & si subit.
Retournons, luy dit-elle, en nos sombres bocages,
Retournons habiter nos demeures sauvages,
Et quittons sans regret la pompe des Palais;
Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence,
Mais on y trouve avec plus d'innocence,
Un plus ferme repos, une plus douce paix.

Dans son desert à grand peine arrivée,
Elle reprend & quenouïlle & fuseaux,
Et va filer au bord des mesmes eaux
Où le Prince l'avoit trouvée.
Là son cœur tranquille & sans fiel
Cent fois le jour demande au Ciel
Qu'il comble son Epoux de gloire, de richesses,
Et qu'à tous ses desirs il ne refuse rien;
Un Amour nourri de caresses
N'est pas plus ardent que le sien.

Ce cher Epoux qu'elle regrette
Voulant encore l'éprouver,
Luy fait dire dans sa retraite,
Qu'elle ait à le venir trouver.

Griselidis, dit-il, dés qu'elle se presente,
Il faut que la Princesse à qui je dois demain
Dans le Temple donner la main,
De vous & de moy soit contente.
Je vous demande icy tous vos soins, & je veux
Que vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes vœux;
Vous sçavez de quel air il faut que l'on me serve,
Point d'épargne, point de reserve,
Que tout sente le Prince, & le Prince amoureux.

Employez toute vostre adresse
A parer son appartement,
Que l'abondance, la richesse,
La propreté, la politesse
S'y fasse voir également;
Enfin songez incessamment
Que c'est une jeune Princesse
Que j'aime tendrement.

Pour vous faire entrer davantage
Dans les soins de vostre devoir,
Je veux icy vous faire voir
Celle qu'`a bien servir mon ordre vous engage.

Telle qu'aux Portes du Levant
Se montre la naissante Aurore,
Telle parut en arrivant
La Princesse plus belle encore.
Griselidis à son abord
Dans le fonds de son cœur sentit un doux transport
De la tendresse maternelle;
Du temps passé, de ses jours bien heureux
Le souvenir en son cœur se rappelle:
Helas, ma fille, en soy-mesme, dit-elle,
Si le Ciel favorable eust écouté mes vœux,
Seroit presque aussi grande, & peut-estre aussi belle.

Pour la jeune Princesse en ce mesme moment,
Elle prit un amour si vif, si vehement,
Qu'aussi-tost qu'elle fut absente,
En cette sorte au Prince elle parla,
Suivant, sans le sçavoir, l'instinct qui s'en mêla.

Souffrez, Seigneur, que je vous represente,
Que cette Princesse charmante,
Dont vous allez estre l'Epoux,
Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie,
Ne pourra supporter, sans en perdre la vie,
Les mesmes traitemens que j'ay reçûs de vous.

Le besoin, ma naissance obscure,
M'avoient endurcie aux travaux,
Et je pouvois souffrir toutes sortes de maux
Sans peine & mesme sans murmure:
Mais elle qui jamais n'a connu la douleur,
Elle mourra dés la moindre rigueur,
Dés la moindre parole un peu seche, un peu dure,
Helas! Seigneur, je vous conjure,
De la traiter avec douceur.

Songez, luy dit le Prince avec un ton severe,
A me servir selon vostre pouvoir,
Il ne faut pas qu'une simple Bergere
Fasse des leçons, & s'ingere
De m'avertir de mon devoir.

Griselidis à ces mots sans rien dire,
Baisse les yeux & se retire.

Cependant pour l'Hymen les Seigneurs invitez
Arriverent de tous costez
Dans une magnifique salle
Où le Prince les assembla,
Avant que d'allumer la torche nuptiale,
En cette sorte il leur parla.

Rien au monde aprés l'Esperance
N'est plus trompeur que l'Apparence;
Icy l'on en peut voir un exemple éclatant.
Qui ne croiroit que ma jeune Maistresse,
Que l'hymen va rendre Princesse,
Ne soit heureuse & n'ait le cœur content?
Il n'en est rien pourtant.

Qui pourroit s'empescher de croire
Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire,
N'aime à voir cet Hymen, luy qui dans les Tournois
Va sur tous ses Rivaux remporter la victoire?
Cela n'est pas vray toutefois.

Qui ne croiroit encor qu'en sa juste colere,
Griselidis ne pleure & ne se desespere?
Elle ne se plaint point, elle consent à tout,
Et rien n'a pû pousser sa patience à bout.

Qui ne croiroit enfin que de ma destinée,
Rien ne peut égaler la course fortunée,
En voyant les appas de l'objet de mes vœux?
Cependant si l'Hymen me lioit de ses nœuds.
J'en concevrois une douleur profonde,
Et de tous les Princes du Monde,
Je serois le plus malheureux.

L'Enigme vous paroist difficile à comprendre;
Deux mots vont vous la faire entendre,
Et ces deux mots feront évanouïr
Tous les malheurs que vous venez d'ouïr.

Sçachez, pour, suivit-il, que l'aimable Personne
Que vous croyez m'avoir blessé le cœur,
Est ma Fille, & que je la donne
Pour Femme à ce jeune Seigneur
Qui l'aime d'un amour extréme,
Et dont il est aimé de mesme.

Sçachez encor, que touché vivement
De la patience & du zele
De l'Epouse sage & fidelle
Que j'ay chassée indignement;
Je la reprens, afin que je repare
Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux,
Le traitement dur & barbare
Qu'elle a reçû de mon esprit jaloux.

Plus grande sera mon estude
A prevenir tous ses desirs,
Qu'elle ne fut dans mon inquietude
A l'accabler de déplaisirs;
Et si dans tous les temps doit vivre la memoire
Des ennuis dont son cœur ne fut point abbatu,
Je veux que plus encore on parle de la gloire,
Dont j'auray couronné sa supréme vertu.

Comme quand un épais nuage
A le jour obscurci,
Et que le Ciel de toutes parts noirci,
Menace d'un affreux orage;
Si de ce voile obscur par les vents écarté,
Un brillant rayon de clarté
Se répand sur le païsage,
Tout rit & reprend sa beauté.
Telle dans tous les yeux où regnoit la tristesse,
Eclate tout à coup une vive allegresse.

Par ce prompt éclaircissement,
La jeune Princesse ravie
D'apprendre que du Prince elle a reçû la vie,
Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment.
Son pere qu'attendrit une fille si chere,
La releve, la baise, & la mene à sa mere,
A qui trop de plaisir en un mesme moment,
Ostoit presque tout sentiment.
Son cœur qui tant de fois en proye
Aux plus cuisans traits du malheur,
Supporta si bien la douleur,
Succombe au doux poids de la joye;
A peine de ses bras pouvoit-elle serrer
L'aimable Enfant que le Ciel luy renvoye,
Elle ne pouvoit que pleurer.
Assez dans d'autres temps vous pourrez satisfaire,
Luy dit le Prince, aux tendresse du sang,
Reprenezz les habits qu'exige vostre rang,
Nous avons des nopces à faire.

Au Temple on conduisit les deux jeunes Amans,
Où la mutuelle promesse
de se cherir avec tendresse,
Affermit pour jamais leurs doux engagemens.
Ce ne sont que Plaisirs, que Tournois magnifique,
Que Jeux, que Danses, que Musiques,
Et que Festins delicieux,
Où sur Griselidis se tournent tous les yeux,
Où sa patience éprouvée,
Jusques au Ciel élevée
Par mille éloges glorieux:
Des Peuples réjouïs la complaisance est telle
Pour leur Prince capricieux,
Qu'ils vont jusqu'à louër son épreuve cruelle,
A qui d'une vertu si belle,
Si seante au beau sexe, & si rare en tous lieux,
On doit un si parfait modelle.

A Monsieur***
en lui envoyant
GRISELIDIS
Si je m'estois rendu à tous les differens avis qui m'ont esté donnez sur l'Ouvrage que je vous envoye, il n'y seroit rien demeuré que le Conte tout sec & tout uni, & en ce cas j'aurois mieux fait de n'y pas toucher & de le laisser dans son papier bleu où il est depuis tant d'années. Je le lûs d'abord à deux de mes Amis. Pourquoy, dit l'un, s'étendre si fort sur le caractere de vostre Heros, qu'a-t-on à faire de sçavoir ce qu'il faisoit le matin dans son Conseil, & moins encore à quoy il se divertissoit l'apres dinée. Tout cela est bon à retrancher. Ostez-moy, je vous prie, dit l'autre, la réponse enjoüée qu'il fait aux Deputez de son Peuple, qui le pressent de se marier, elle ne convient point à un Prince grave & serieux. Vous voulez bien encore, pour suivit-il, que je vous conseille de supprimer la longue description de vostre chasse; qu'importe tout cela au fond de vostre histoire, croyez-moy, ce sont de vains & ambitieux ornemens qui appauvrissent vostre Poëme au lieu de l'enrichir. Il en est de mesme, ajoûta-t-il, des preparatifs qu'on fait pour le mariage du Prince, tout cela est oiseux & inutile. Pour vos Dames qui rabaissent leurs coëffures, qui couvrent leurs gorges, & qui allongent leurs manches, froide plaisanterie aussi-bien que celle de l'Orateur qui s'applaudit de son éloquence. Je demande encore, reprit celuy qui avoit parlé le premier, que vous ostiez les reflexions Chrestiennes de Griselidis, qui dit que c'est Dieu qui veut l'éprouver, c'est un sermon hors de sa place. Je sçaurois encore souffrir les inhumanitez de vostre Prince, elles me mettent en colere, je les supprimerois. Il est vray qu'elles sont de l'Histoire, mais il n'importe. J'osterois encore l'Episode de jeune Seigneur qui n'est là que pour épouser la jeune Princesse, cela allonge trop vostre conte; mais, luy dis-je, le conte si niroit mal sans cela. Je ne sçaurois que vous dire, répondit-il, je ne laisserois pas que de l'oster. A quelques jours de là je fis la même lecture à deux autres de mes Amis, qui ne me dirent pas un seul mot sur les endroits dont je viens de parler, mais qui en reprirent quantité d'autres. Bien loin de me plaindre de la rigueur de vostre critique, leur dis-je, je me plains de ce qu'elle n'est pas assez severe, vous m'avez passé une infinité d'endroits que l'on trouve tres-dignes de censure. Comme quoy, dirent-ils? On trouve, leur dis-je, que le caractere du Prince est trop estendu, & qu'on n'a que faire de sçavoir ce qu'il faisoit le matin & encore moins l'apres dinée. On se mocque de vous, dirent-ils tous deux ensemble, quand on vous fait de semblables critiques. On blâme, pour suivis-je, la réponse que fait le Prince à ceux qui le pressent de se marier, Comme trop enjoüée & indigne d'un Prince grave & serieux. Bon, reprit l'un d'eux, & où est l'inconvenient qu'un jeune Prince d'Italie, païs ou l'on est accoustumé à voir les hommes les plus graves & les plus élevez en dignité, dire des plaisanteries, & qui d'ailleurs fait profession de mal parler, & des femmes & du mariage, matieres si sujettes à la raillerie, se soit un peu réjouï sur cet article. Quoy qu'il en soit, je vous demande grace pour cet endroit comme pour celuy de l'Orateur qui croyoit avoir converti le Prince, & pour le rabaissement des coëffures; car ceux qui n'ont pas aimé la réponse enjoüée du Prince, ont bien la mine d'avoir fait main basse sur ces deux en droits-là. Vous l'avez deviné, luy dis-je. Mais d'un autre costé, ceux qui n'aiment que les choses plaisantes, n'ont pû souffrir les reflexions Chrestiennes de la Princesse, qui dit que c'est Dieu qui la veut éprouver. Ils pretendent que c'est un sermon hors de propos. Hors de propos? reprit l'autre; non seulement ces reflexions conviennent au sujet, mais elles y sont absolument necessaires. Vous aviez besoin de rendre croyable la Patience de vostre Heroïne, & quel autre moyen aviez-vous que de luy faire regarder les mauvais traitemens de son Epoux comme venans de la main de Dieu: sans cela on la prendroit pour la plus stupide de toutes les femmes, ce qui ne feroit pas assurément un bon effet. On blâme encore, leur dis-je, l'Episode du jeune Seigenur qui épouse la jeune Princesse. On a tort reprit-il, comme vostre Ouvrage est un veritable Poëme, quoy que vous luy donniez le titre de Nouvelle, il faut qu'il n'y ait rien à desirer quand il finit. Cependant si la jeune Princesse s'en retournoit dans son Convent sans estre mariée aprés s'y estre attenduë, elle ne seroit point contente ny ceux qui liroient la Nouvelle. Ensuite de cette conference, j'ay pris le parti de laisser mon Ouvrage tel à peu prés qu'il a esté lû dans l'Académie. En un mot, j'ay eu soin de coriger les choses qu'on m'a fait voir être mauvaises en elles-mesmes; mais à l'égard de celles que j'ay trouvé n'avoir point d'autre defaut que de n'estre pas au goust de quelques personnes peut-estre un peu trop delicates, j'ay crû n'y devoir pas toucher.

Est-ce une raison décisive
D'oster un bon mets d'un repas,
Parce qu'il s'y trouve un Convive
Qui par malheur ne l'aime pas?
Il faut que tout le monde vive,
Et que les mets, pour plaire à tous,
Soient differens comme les gousts.

Quoi qu'il en soit, j'ay crû devoir m'en remettre au Public qui juge toujours bien. J'apprendray de luy ce que j'en dois croire, & je suivray exactement tous ses avis, s'il m'arrive jamais de faire une seconde édition cet Ouvrage.

Corpus

PERRAULT.17E