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PERRAU02 - Peau d'Asne

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AT 0510B - The Dress of Gold, of Silver, and of Stars (Cap o' Rushes)    AT 0510B - The Dress of Gold, of Silver, and of Stars (Cap o' Rushes)   

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Charles Perrault: Contes de ma mère l’oye (1695-1697).

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Peau d'Asne
Conte.
A Madame la Marquise de L....

Il est des gens de qui l'esprit guindé,
Sous un front jamais deridé
ne souffre, n'approuve & n'estime
Que le pompeux & le sublime.
Pour moy, j'ose poser en fait
Qu'en de certains momens l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionettes;
Et qu'il est des temps & des lieux
Où le grave & le serieux
Ne vallent pas d'agreables sornettes.
Pourquoy faut-il s'émerveiller
Que la Raison la mieux sensée
Lasse souvent de trop veiller;
Par des contes d'Ogre* & de Fée (* Homme sauvage qui mangeoit les petits enfans.)
Ingenieusement bercée
Prenne plaisir à sommeiller.

Sans craindre donc qu'on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter vostre juste desir,
Vous conter tout au long l'histoire de Peau d'Asne.

Il estoit une fois un Roy
Le plus grand qui fust sur la Terre,
Aimable en paix, terrible en Guerre,
Seul enfin comparable à soy.
Ses voisins le craignoient, ses Etats estoient calmes,
Et l'on voyoit de toutes parts
Fleurir à l'ombre de ses palmes
Et les Vertus & les beaux Arts.
Son aimable Moitié, sa Compagne fidelle
Estoit si charmante & si belle,
Avoit l'esprit si commode & si doux,
Qu'il estoit encor avec elle
Moins heureux Roy qu'heureux espoux
De leur tendre & chaste Hymenée
Plein de douceur & d'agrément
Avec tant de vertus une fille estoit née,
Qu'ils se consoloient aisément
De n'avoir pas de plus ample lignée.

Dans son vaste & riche Palais
Ce n'estoit que magnificence,
Par tout y fourmilloit une vive abondance
De Courtisans & de Valets,
Il avoit dans son Escurie
Grands & petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparacons
Roides d'or & de broderie;
Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrant,
C'est qu'au lieu le plus apparent,
Un maistre Asne étalloit ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous sçaurez ses vertus nom pareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fust trop grand.
Tel & si net le forma la Nature
Qu'il ne faisoit jamais d'ordure,
Mais bien beaux Escus au soleil
Et Louïs de toute maniere
Qu'on alloit recueïllir sur la blonde litiere
Tous les matins à son reveil.

Or le Ciel qui par fois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toûjours à ses biens messe quelque disgrace
Ainsi que la pluye au beau temps,
Permit qu'une aspre maladie
Tout à coup de la Reyne attaquast les beaux jours.
Par tout on cherche du secours,
Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,
Ni les Charlatans ayant cours,
Ne peurent tous ensemble arrester l'incendie
Que la fievre allumoit en s'augmentant toûjours

Arrivée à sa derniere heure,
Elle dit au Roy son Espoux:
Trouvez bon qu'avant que je meure
J'exige une chose de vous,
C'est que s'il vous prenoir envie
De vous remarier quand je n'y seray plus...
Ha! dit le Roy, ces soins sont superflus,
Je n'y songeray de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
Je le croy bien, reprit la Reyne,
Si j'en prens à témoin vostre amour vehement,
Mais pour m'en rendre plus certaine,
Je veux avoir vostre serment,
Adouci toutefois par ce temperament
Que si vous rencontrez une femme plus belle,
Mieux faite & plus sage que moy,
Vous pourrez franchement luy donner vostre soy
Et vous marier avec elle:
Sa confiance en ses attraits
Luy faisoit regarder une telle promesse
Comme un serment surpris avec adresse
De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmes
Tout ce que la Reine voulut;
La Reyne entre ses bras mourut,
Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.
A l'ouïr sanglotter & les nuits & les jours,
On jugea que son deuïl ne lui dureroit guere,
Et qu'il pleuroit ses défuntes Amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.

On ne se trompa point. Aut bout de quelques mois
Il voulut proceder à faire un nouveau choix:
Mais ce n'estoit pas chose aisée,
Il falloit garder son serment,
Et que la nouvelle Espousée
Eust plus d'attraits & d'agrement
Que celle qu'on venoit de mettre au monument.

Ni la Cour en beautez fertile,
Ni la Campagne, ni la Ville,
Ni les Royaumes d'alentour
Dont on alla faire le tour,
N'en peurent fournir une telle;
L'Infante seule estoit plus belle
Et possedoit certains tendres appas
Que la défunte n'avoit pas.
Le Roy le remarqua luy-mesme,
Et bruslant d'un amour extréme
Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devoit l'espouser.
Il trouva mesme un Casuiste
Qui jugea que le cas se pouvoit proposer:
Mais la jeune Princesse triste
D'ouïr parler d'un tel amour
Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.

De mille chagrins l'ame pleine
Elle alla trouver sa Maraine
Loin dans une grotte à l'écart
De Nacre & de Corail richement étoffée;
C'estoit une admirable Fée
Qui n'eut jamais de pareille en son Art.
Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'estoit une Fée en ces bien heureux temps:
Car je suis seur que vostre Mie
Vous l'aura dit dés vos plus jeunes ans.

Je sçay, dit-elle, en voyant la Princesse
Ce qui vous fait venir icy,
Je scay de vostre cœur la profonde tristesse;
Mais avec moy n'ayez plus de soucy,
Il n'est rien qui vous puisse nuire
Pourvû qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Vostre Pere, il est vray, voudroit vous espouser;
Escouter sa folle demande
seroit une faute bien grande,
Mais sans le centredire on le peut refuser.

Dites-luy qu'il faut qu'il vous donne
Pour rendre vos desirs contents,
Avant qu'à son amour vostre cœur s'abandonne
Une Robe qui soit de la couleur du Temps.
Malgré tout son pouvoir & toute sa richesse,
Quoy-que le Ciel en tout favorise ses vœux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.

Aussi-tost la jeune Princesse
L'alla dire en tremblant à son Pere amoureux,
Qui dans le moment fit entendre
Aux Tailleurs les plus importans
Que s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre,
Une Robe qui fust de la couleur du Temps,
Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroit tous pendre.

Le second jour ne luisoit pas encor
Qu'on apporta la Robe desirée;
Le plus beau bleu de l'Empirée
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or
D'une couleur plus azurée.
De joye & de douleur l'Infante penetrée
Ne sçait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
Princesse demandez-en une,
Lui dit sa Maraine tout bas,
Qui plus brillante & moins commune
Soit de la couleur de la Lune,
Il ne vous la donnera pas.
A peine la Princesse en eut fait la demande,
Que le Roy dit à son Brodeur:
Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.
Le riche habillement fut fait au jour marqué.
Tel que le Roy s'en estoit expliqué
Dans les Cieux où la Nuit a deployé ses voiles,
La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent,
Lors mesme qu'au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait paslir les étoilles.

La Princesse admirant ce merveilleux habit
Estoit à consentir presque deliberée;
Mais par sa Maraine inspirée
Au Prince amoureux elle dit,
Je ne sçaurois estre contente
Que je n'aye une Robe encore plus brillante
Et de la couleur du Soleil;
Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareil
Fit venir aussi-tost un riche Lapidaire,
Et luy commanda de la faire
D'un superbe tissu d'or & de diamans,
Disant que s'il manquoit à le bien satisfaire,
Il le feroit mourir au milieu des tourmens.

Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,
Car l'ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine
Fit apporter l'ouvrage precieux,
Si beau, si vif, si radieux
Que le blond Amant de Climene,
Lorsque sur la voute des Cieux
Dans son char d'or il se promene,
D'un plus brillant éclat n'éblouït pas les yeux.

L'Infante que ces dons achevent de confondre,
A son Pere, à son Roy ne sçait plus que répondre;
Sa Maraine aussi-tost la prenant par la main,
Il ne faut pas, luy dit-elle à l'oreille,
Demeurer en si beau chemin:
est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu'il aura l'Asne que vous sçavez
Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse,
Demandez-luy la peau de ce rare Animal,
Comme il est toute sa resource,
Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.

Cette Fée estoit bien sçavante,
Et cependant elle ignoroit encor
Que l'amour violent pourvû qu'on le contente,
Compte pour rien l'argent & l'or;
La peau fut galamment aussi-tost accordée
Que l'Infante l'eut demandée.

Cette Peau quand on l'apporta
Terriblement l'épouventa
Et la fit de son sort amerement se plaindre,
Sa Maraine survint & lui representa
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu'il faut laisser penser au Roy
Qu'elle est tout à-fait disposée
A subit avec luy la conjugale Loy,
Mais qu'au même moment seule & bien deguisée,
Il faut qu'elle s'en aille en quelque Estat lointain
Pour éviter un mal si proche & si certain.

Voici, pour suivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Vostre miroir, vostre toillette,
Vos diamans & vos rubis.
Je vous donne encore ma Baguette;
En la tenant en vostre main
La cassette suivra vostre mesme chemin,
Toujours sous la Terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l'ouvrir,
A peine mon baston la Terre aura touchée,
Qu'aussi-tost à vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre méconnoissable,
La dépouïlle de l'Asne est un masque admirable;
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu'elle renferme rien de beau.
La Princesse ainsi travestie
De chez la sage Fée à peine fut sortie,
Pendant la fraischeur du matin,
Que le Prince qui pour la Feste
De son heureux Hymen s'appreste,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n'est point de maison, de chemin, d'avenuë
Qu'on ne parcoure promptement,
Mais on s'agite vainement
On ne peut deviner ce qu'elle est devenuë.

Par tout se répandit un triste & noir chagrin,
Plus de Npoces, plus de Festin,
Plus de Tarte, plus de Dragée,
Les Dames de la Cour toutes decouragées
N'en disnerent point la pluspart;
Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n'eut point d'offrande.

L'Infante cependant pour suivoit son chemin
Le Visage couvert d'une vilaine crasse,
A tous Passans elle tendoit la main,
Et taschoit pour servir de trouver une place;
Mais les moins delicats & les plus malheureux
La voyant si maussade & si pleine d'ordure,
Ne vouloient écouter ny retirer chez eux
Une si salle creature.

Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin,
Enfin elle arriva dans une Metairie
Où la Fermiere avoit besoin
D'une souïllon, dont l'industrie
Allast jusqu'à sçavoir bien laver des torchons
Et nettoyer l'auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les Valets, insolente vermine,
Ne faisoient que la tirailler,
La contredire & la railler,
Ils ne sçavoient quelle piece lui faire
La harcelant à tout propos;
Elle estoit la butte ordinaire
De tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.

Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos,
Car ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos,
Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette,
Mettoit proprement sa toilette,
Rangeoit dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir contente& satisfaite,
De la Lune tantost la robe elle mettoit,
Tantost celle où le feu du Soleil éclatoit,
Tantost la belle robe bleuë
Que tout l'azur des Cieux ne sçauroit égaler;
Avec ce chagrin seul que leur traînante queuë
Sur le plancher trop court ne pouvoit s'étaler.
Elle aimoit à se voir jeune, vermeille & blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'estoit;
Ce doux plaisir la sustentoit
Et la menoit jusqu'à l'autre Dimanche.

J'oubliois à dire en passant
Qu'en cette grande Metairie
D'un Roi magnifique & puissant
Se faisoit la Menagerie,
Que là, Poules de Barbarie,
Rales, Pintades, Cormorans,
Oisons musquez, Cannes Petieres
Et mille autres oiseaux de bijares manieres,
Entre eux presque tous differents,
Remplissoient à l'envi dix cours toutes entieres.

Le fils du Roy dans ce charmant sejour
Venoit souvent au retour de la Chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa Cour.
Tel ne fut point le beau Cephale,
Son air estoit Royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons;
Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse & ses haillons
Elle gardoit encor le cœur d'une Princesse.

Qu'il a l'air grand, quoy qu'il l'ait negligé,
Qu'il est aimable, disoit-elle,
Et que bien heureuse est la belle
A qui son cœur est engagé.
D'une robe de rien s'il m'avoit honorée,
Je m'en trouverois plus parée
Que de toutes celles que j'ay.

Un jour le jeune Prince errant à l'aventure
De bassecour, en bassecour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d'Asne estoit l'humble sejour.
Par hazard il mit l'œil au trou de la serrure:
Comme il estoit feste ce jour
Elle avoit pris une riche parure,
Et ses superbes vestemens
Qui tissus de fin or & de gros diamans
Egaloient du Soleil la clarté la plus pure.
Le Prince au gré de son desir
La contemple & ne peut qu'à peine,
En la voyant reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraischeur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur
Plus encore une sage & modeste pudeur
Des beautez de son ame, assuré témoignage,
S'emparerent de tout son cœur.

Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporte
Il voulut enfoncer la porte,
Mais croyant voir une Divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arresté.

Dans le Palais pensif il se retire,
Et la nuit & le jour il soupire,
Il ne veut plus aller au Bal
Quoy qu'on soit dans le Carnaval,
Il hait la Chasse, il hait la Comedie,
Il n'a plus d'appetit , tout luy fait mal au cœur;
Et le fond de sa maladie
Est une triste & mortelle langueur.

Il s'enquit quelle estoit cette Nymphe admirable
Qui demeuroit dans une bassecour
Au fonds d'une allée effroyable,
Où l'on ne voit goutte en plein jour.
C'est, luy dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni belle
Et que Peau d'Asne l'on appelle, A cause de la Peau qu'elle met sur son cou;
De l'Amour c'est le vray remede,
La beste en un mot la plus laide,
Qu'on puisse voir aprés le Loup.
On a beau dire il ne sçauroit le croire,
Les traits que l'amour a tracez,
Toujours presens à sa memoire,
N'en seront jamais effacez.

Cependant la Reyne sa Mere
Qui n'a que lui d'enfant, pleure & se desespere;
De declarer son mal elle le presse en vain,
Il gemit, il pleure, il il soupire,
Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desire
Que Peau d'Asne luy fasse un gasteau de sa main;
Et la Mere ne sçait ce que son Fils veut dire.
O Ciel! Madame, luy dit-on,
Cette Peaud'Asne est une noire Taupe
Plus vilaine encore & plus gaupe
Que le plus sale Marmiton.
N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire,
Et c'est à cela seul que nous devons songer;
Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere.
Sil en avoit voulu manger.

Peau d'Asne donc prend sa farine
Qu'elle avoit fait blutter exprés
Pour rendre sa paste plus fine,
Son sel, son beurre & ses œufs frais:
Et pour bien faire sa galette
S'enferme seule en sa chambrette.

D'abord elle se decrassa
Les mains, les bras & le visage,
Et prit un corps d'argent que viste elle laça
Pour dignement faire l'ouvrage
Qu'aussi-tost elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doit par hazard il tomba dans la paste
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu'on tient sçavoir le fin de cette histoire,
Asseurent que par elle exprees il y fut mis:
Et pour moy franchement, je l'oserois bien croire,
Fort seur, que quand le Prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s'en estoit apperçûë.
Sur ce point la femme est si druë,
Et son œil va si promptement,
Qu'on ne peut la voir un moment,
Qu'elle ne sçache qu'on l'a vûë.
Je suis bien seur encor, & j'en ferois serment
Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant
La Bague ne fust bien reçûë.

On ne pestrit jamais un si friand morceau,
Et le Prince trouva la galette si bonne,
Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne
Il n'avalast aussi l'anneau.
Quand il en vit l'émeraude admirable,
Et du jonc d'or le cercle estroit
Qui marquoit la forme du doigt,
Son cœur en fut touché d'une joye incroyable:
Sous son chevet il le mit à l'instant,
Et son mal toûjours augmentant,
Les Medecins sages d'experience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugerent tous par leur grande science
Qu'il estoit malade d'amour.

Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,
Est un remede exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s'en fit quelque temps prier;
Puis dit, je le veux bien, pourveu que l'on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon.
A cette bijare demande,
De la Reine & du Roy la surprise fut grande,
Mais il estoit si mal qu'on n'osa dire non.

Voilà donc qu'on se met en queste
De celle que l'anneau sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n'en est point qui ne s'appreste
A venir presenter son doigt,
Ni qui veuïlle ceder son droit.

Le bruit ayant couru que pour pretendre au Prince
Il faut avoir le doigt bien mince;
Tout Charlatan, pour estre bien venu,
Dit qu'il a le secret de le rendre menu.
L'une en suivant son bijarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L'autre en coupe un petit morceau,
Une autre en le pressant croit qu'elle l'appetisse,
Et l'autre avec de certaine eau
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau,
Il n'est enfin point de manœuvre
Qu'une Dame ne mette en œuvre,
Pour faire que son doigt quadre bien à l'anneau.

L'essay fut commencé par les jeunes Princesses,
Les Marquises & les Duchesses;
Mais leurs doits, quoy-que délicats,
Estoient trop gros & n'entroient pas.
Les Comtesses, & les Baronnes,
Et toutes les nobles Personnes,
Comme elle tour à tour presenterent leur main
Et la presenterent en vain.

Ensuite vinrent les Grisettes,
Dont les jolis & menus doigts,
Car il en est de tres-bien faites,
Semblerent à l'anneau s'ajuster quelquefois;
Mais la Bague toûjours trop petite ou trop ronde,
D'un dedain presque égal rebutoit tout le monde
Il fallut en venir enfin
Aux Servantes, aux Cuisinieres,
Aux Tortillons, aux Dindonieres,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges & noires pattes,
Non moins que les mains delicates
Esperoient un heureux destin.
Il s'y presenta mainte fille,
Dont le doigt gros & ramassé,
Dans la Bague du Prince eust aussi peu passé
Qu'un cable au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'estoit fait,
Car il ne restoit en effet
Que la pauvre Peau d'Asne au fonds de la cuisine.
Mais comment croire, disoit-on,
Qu'à regner le Ciel la destine.
Le Prince dit: Et pourquoy non?
Qu'on la fasse venir. Chacun se prit à rire,
Criant tout haut, que veut-on dire
De faire entrer icy cette sale guenon.
Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui sembloit de l'yvoire
Qu'un peu de pourpre a coloré,
Et que de la Bague fatale,
D'une justesse sans égale,
Son petit doigt fut entouré,
La Cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas estre comprise.

On la menoit au Roy dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu'avant que de paraistre
Devant son Seigneur & son maistre,
On luy donnast le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la verité dire,
De tous costez on s'apprestoit à rire,
Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartemens,
Et qu'elle eut traverséles salles
Avec ses pompeux vestemens,
Dont les riches beautez n'eurent jamais d'égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Meslez de diamans, dont la vive lumiere
En faisoit autant de rayons;
Que ses yeux bleus,grands, doux & longs,
Qui plein d'une Majesté fiere
Ne regardent jamais sans plaire & sans blesser,
Et que sa taille enfin si menuë & si fine,
Qu'avec que ses deux mains ont eût peu l'embrasser
Montrerent leurs appas & leur grace divine:
Des Dames de la Cour, & de leurs ornemens
Tomberent tous les doux agrémens.

Dans la Joye & le bruit de toute l'Assemblée
Le bon Roy ne se sentoit pas
De voir sa Bru posseder tant d'appas;
La Reyne en estoit affolée,
Et le Prince son cher Amant,
De cent plaisirs l'ame comblée,
Succomboit sous le poids de son ravissement.

Pour l'Hymen aussi-tost chacun prit ses mesures.
Le monarque en pria tous les Roys d'alentour,
Qui tous brillans de diverses parures,
Quitterent leurs Estats pour estre à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l'Aurore,
Montez sur de grands Elephans;
Il en vint du rivage More,
Qui plus noirs & plus laids encore
Faisoient peur aux petits enfans:
Enfin de tous les coins du Monde
Il en debarque & la Cour en abonde.

Mais nul Prince, nul Potentat,
N'y parut avec tant d'éclat
Que le Pere de l'Epousée,
Qui d'elle autrefois amoureux
Avoit avec le temps purifié les feux
Dont son ame estoit embrasée.
Il en avoit banni tout desir criminel,
Et de cette odieuse flâme
Le peu qui restoit dans son ame,
N'en rendoit que plus vif son amour paternel.
Dés qu'il la vit: Que benit soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoye,
Ma chere enfant, dit-il, & tout pleurant de joye
Courut tendrement l'embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s'interesser,
Et le futur Espoux estoit ravi d'apprendre
Que d'un Roy si puissant il devenoit le Gendre.

Dans ce moment la Maraine arriva
Qui raconta toute l'histoire,
Et par son recit acheva
De combler Peau d'Asne de gloire.

Il n'est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu'un Enfant apprenne
Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir:
Que la Vertu peut estre infortunée,
Mais qu'elle est toûjours couronnée:

Que contre un fol amour & ses fougueux transports
La Raisonla plus forte est une foible digue,
Et qu'il n'est point de si riches thresors
Dont un Amant ne soit prodigue:

Que de l'eau claire & du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune Creature,
Pour veu qu'elle ait de beaux habits:
Que sous le Ciel il n'est point de femelle
Qui ne s'imagine estre belle,
Et qui souvent ne s'imagine encor
Que si de trois beautez la fameuse querelle
S'estoit demeslée avec elle,
Elle auroit eu la pomme d'or.

Le Conte Peau d'Asne est difficile à croire;
Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans,
Des Meres & des Meres-grands,
On en gardera la memoire.

Corpus

PERRAULT.17E