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PERRAU09 - Cendrillon ou la petite pantoufle de verre

Een (),

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AT 0510 - Cinderella and Cap o' Rushes    AT 0510 - Cinderella and Cap o' Rushes   

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Charles Perrault: Contes de ma mère l’oye (1695-1697).

Tekst

Cendrillon ou la petite pantoufle de verre
Conte.

Il estoit une fois un Gentil-homme qui épousa en secondes nopces une femme, la plus haütaine & la plus fiere qu'on eut jamais veuë. Elle avoit deux filles de son humeur, & qui luy ressembloient en toutes choses. Le Mari avoit de son costé une jeune fille, mais d'une douceur & d'une bonté sans exemple, elle tenoit cela de sa Mere, qui estoit la meilleure personne du monde. Les nopces ne furent pas plûtost faites, que la Belle-mere fit éclater sa mauvaise humeur, elle ne pût souffrir les bonnes qualitez de cette jeune enfant, qui rendoient ses filles encore plus haissables. Elle la chargea des plus viles occupations de la Maison:c'estoit elle qui nettoyoit la vaiselle & les montées, qui frottoit la chambre de Madame, & celles de Mesdemoisselles ses filles: elle couchoit tout au haut de la maison dans un grenier sur une méchante paillasse, pendant que ses sœur estoient dans des chambres parquetées, où elles avoient des lits des plus à la mode, & des miroirs où elles se voyoient depuis les pieds jusqu'à la teste; la pauvre fille souffroit tout avec patience, & n'osoit s'en plaindre à son pere qui l'auroit grondée, parce que sa femme le gouvernoit entierement. Lors qu'elle avoit fait son ouvrage, elle s'alloit mettre au coin de la cheminée, & s'asseoir dans les cendres, ce qui faisoit qu'on l'appelloit communément dans le logis Cucendron; la cadette qui n'estoit pas si malhonneste que son aisnée, l'appelloit Cendrillon; cependant Cendrillon avec ses méchans habits, ne laissoit pas d'estre cent fois plus belle que ses sœur, quoy que vestuës tres magnifiquement.
Il arriva que le fils du Roi donna un bal, & qu'il en pria toutes les personnes de qualité: nos deux Demoiselles en furent aussi priées, car elles faisoient grande figure dans le Pays, Les voilà bien aises & bien occupées à choisir les habits & les coëffures qui leur seïeroient le mieux; nouvelle peine pour Cendrillon car c'estoit elle qui repassoit le linge de ses sœur & qui godronoit leurs manchettes: on ne parloit que de la maniere dont on s'habilleroit. Moy, dit l'aînée, je mettray mon habit de velours rouge & ma garniture d'Angleterre. Moy, dit la cadette, je n'auray que ma juppe ordinaire; mais en récompense, je mettray mon manteau à fleurs d'or, & ma barriere de diamans, qui n'est pas des plus indifferentes. On envoya querir la bonne coëffeuse, pour dresser les cornettes à deux rangs, & on fit achetter des mouches de la bonne Faiseuse: elles appellerent Cendrillon pour luy demander son avis, car elle avoit le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, & s'offrit mesme à les coëffer; ce qu'elles voulurent bien. En les coëffant, elles luy disoient, Cendrillon, serois tu bien aise d'aller au Bal? Helas, Mesdemoiselles, vous vous mocquez de moy, ce n'est pas là ce qu'il me faut: tu as raison; on riroit bien, si on voyoit un Culcendron aller au Bal. Une autre que Cendrillon les auroit coëffées de travers; mais elle estoit bonne, & elle les coëffa parfaitement bien. Elles furent prés de deux jours sans manger, tant elles estoient transportées de joye: on rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menuë, & elles estoient toûjours devant leur miroir. Enfin l'heureux jour arriva, on partit, & Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu'elle pût; lors qu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa Maraine qui la vit toute en pleurs, luy demanda ce qu'elle avoit: Je voudrois bien.... Je voudrois bien.... Elle pleuroit si fort qu'elle ne pût achever: sa Maraine qui estoit Fée, luy dit, tu voudrois bien aller au Bal, n'est-ce pas; Helas ouy, dit Cendrillon en soûpirant: Hé bien, seras tu bonne fille, dit sa Maraine, je t'y feray aller? Elle la mena dans sa chambre, & luy dit, va dans le jardin & apporte-moy une citroüille: Cendrillon alla aussi-tost cuellir la plus belle qu'elle put trouver, & la porta à sa Maraine, ne pouvant deviner comment cette citroüille-la pourroit faire aller au Bal: sa Maraine la creusa, & n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, & la citroüille fut aussi-tost changée en un beau carosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa sourissiere, où elle trouva six souris toutes en vie, elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la sourissiere, & à chaque souris qui sortoit, elle luy donnoit un coup de sa baguette, & la souris estoit aussi-tost changée en un beau cheval; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé: Comme elle estoit en peine de quoy elle feroit un Cocher, je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratiere, nous en ferons un Cocher: Tu as raison, dit sa Maraine, va voir: Cendrillon luy apporta la ratiere, où il y avoit trois gros rats: La Fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, & l'ayant touché, il fut changé en un gros Cocher, qui avoit une des plus belles moustaches qu'on ait jamais veuës. Ensuite elle luy dit, va dans le jardin, tu y trouveras six lezards derriere l'arrosoir, apporte-les-moy, elle ne les eut pas plûtost apportez, que la Maraine les changea en six Laquais, qui monterent aussi-tost derriere le carosse avec leurs habits chamarez, & qui s'y tenoient attachez, comme s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie. La Fée dit alors à Cendrillon: Hé bien, voilà de quoy aller au bal, n'es tu pas bien aise? Ouy, mais est-ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits: Sa Maraine ne fit que la toucher avec sa baguette, & en même tems ses habits furent changez en des habits de drap d'or & d'argent tout chamarez de pierreries: elle luy donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carosse; mais sa Maraine luy recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeuroit au Bal un moment davantage, son carosse redeviendroit citroüille, ses chevaux dessouris, ses laquais des lezards, & que ses vieux habits reprendroient leur premiere forme. Elle promit à sa Maraine qu'elle ne manqueroit pas de sortir du Bal avant minuit: Elle part, ne se sentant pas de joye. Le Fils du Roi qu'on alla avertir, qu'il venoit d'ariver une grande Princesse qu'on ne connoissoit point, courut la recevoir; il luy donna la main à la descente du carosse, & la mena dans la salle où estoit la compagnie: il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, & les violons ne joüerent plus, tant on estoit attentif à contempler les grandes beautez de cette inconnue: on n'entendoit qu'un bruit confus, ha, qu'elle est belle! le Roi même tout vieux qu'il estoit, ne laissoit pas de la regarder, & de dire tout bas à la Reine, qu'il y avoit long-tems qu'il n'avoit vû une si belle & si aimable personne. Toutes les Dames estoient attentives à considerer sa coëffure & ses habits, pour en avoir dés le lendemain de semblables, pourveu qu'il se trouvast des étoffes assez belles, & des ouvriers assez habiles. Le Fils du Roi la mit à la place la plus honorable, & ensuite la prit pour la mener danser: elle dança avec tant de grace, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il estoit occupé à la considerer. Elle alla s'asseoir auprés de ses sœur, & leur fit mille honnestetez: elle leur fit part des oranges & des citrons que le Prince luy avoit donnez; ce qui les estonna fort, car elles ne la connoissoient point. Lorsqu'elles causoient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts: elle fit aussi-tost une grande reverence à la compagnie, & s'en alla le plus viste qu'elle pût. Dés qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa Maraine, & aprés l'avoir remerciée, elle luy dit qu'elle souhaitteroit bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avoit priée. Comme elle estoit occupée à raconter à sa Maraine tout ce qui s'étoit passé au Bal. les deux sœur heurterent à la porte; Cendrillon leur alla ouvrir: Que vous estes longtems à revenir. leur dit-elle, en baillant, en se frottant les yeux, & en s'etendant comme si elle n'eust fait que de se réveiller: elle n'avoit cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'estoient quittées: Si tu estois venuë au Bal, luy dit une de ses sœur, tu ne t'y serois pas ennuyée: il y est venu la plus belle Princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilitez, elle nous a donné des oranges & des citrons. Cendrillon ne se sentoit pas de joye: elle leur demanda le nom de cette Princesse; mais elles luy répondirent qu'on ne la connoissoit pas, que le Fils du Roi en estoit fort en peine, & qu'il donneroit toutes choses au monde pour sçavoir qui elle estoit. Cendrillon sourit & leur dit, elle estoit donc bien belle? Mon Dieu que vous estes heureuses, ne pourrois-je point la voir? Helas! Mademoiselle Javotte, prestez-moy vostre habit jaune que vous mettez tous les jours: vraiment, dit Mademoiselle Javotte, je suis de cet avis, prestez vostre habit à un vilain Cucendron comme cela, il faudroit que je fusse bien folle. Cendrillon s'attendoit bien à ce refus, & elle en fut bien aise, car elle auroit esté grandement embarrassée si sa sœur eut bien voulu luy prester son habit. Le lendemain les deux sœurs furent au Bal, & cendrillon aussi, mais encore plus parée que la premiere fois. Le Fils du Roi fut toûjours auprés d'elle, & ne cessa de lui conter des douceurs; la jeune Demoiselle ne s'ennuyoit point, & oublia ce que sa Maraine luy avoit recommandé; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lors qu'elle ne croyoit pas qui fut encore onze heures: elle se leva & s'enfuit aussi legerement qu'auroit fait une biche: le Prince la suivit, mais il ne pût l'attraper; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le Prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essouflée, sans carosse, sans laquais, & avec ses méchants habits, rien ne lui estant testé de toute sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avoit laissé tomber. On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avoient point veu sortir une Princesse; ils dirent qu'ils n'avoient vû sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vestuë, & qui avoit plus l'air d'une Paysanne que d'une Demoiselle. Quand ses deux sœurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles s'estoient encore bien diverties, & si la belle Dame y avoit esté: elles luy dirent que oüy, mais qu'elle s'estoit enfuye lorsque minuit avoit sonné, & si promptement qu'elle avoit laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roy l'avoit ramassée, & qu'il n'avoit fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, & qu'assurément il estoit fort amoureux de la belle personne à qui appartenoit la petite pantoufle. Elles dirent vray, car peu de jours aprés, le fils du Roy fit publier à son de trompe, qu'il épouseroit celle dont le pied seroit bien juste à la pantoufle. On commença a l'essayer aux Princesses ensuite aux Duchesses, & à toute la Cour, mais inutilement: on la porta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon qui les regardoit, & qui reconnut sa pantoufle, dit en riant, que je voye si elle ne me seroit pas bonne: ses sœurs se mirent à rire & à se mocquer d'elle. Le Gentil-homme qui faisoit l'essay de la pantoufle ayant regardé attentivement Cendrillon, & la trouvant fort belle, dit que cela estoit juste, & qu'il avoit ordre de l'essayer à toutes les filles: il fit asseoir Cendrillon, & approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entroit sans peine, & qu'elle y estoit juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira pantoufle qu'elle mit à son pied. Là-dessus arriva la Maraine qui ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifique que tous les autres.
Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avoient veuë au Bal. Elles se jetterent à ses peids pour luy demander pardon de tous les mauvais traittemens qu'elles luy avoient fait souffrir. Cendrillon les releva, & leur dit en les embrassant, qu'elle leur pardonnoit de bon cœur, & qu'elle les prioit de l'aimer bien toûjours. On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle estoit: il la trouva encore plus belle que jamais, & peu de jours aprés il l'épousa. Cendrillon qui estoit aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au Palais, & les maria dés le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour.

MORALITE'
La beauté pour le sexe est un rare tresor,
De l'admirer jamais on ne se tasse;
Mais ce qu'on nomme bonne grace,
Est sans prix, & vaut mieux encor.

C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Maraine,
En la dressant, en l'instruisant,
Tant & si bien qu'elle en fit une Reine:
(car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)

Belles, ce don vaut mieux que d'estre bein coëffées,
Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
La bonne grace est le vrai don des Fées;
Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.


AUTRE MORALITE'
C'est sans doute un grand avantage,
D'avoir de l'esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d'autres semblables talens,
Qu'on reçoit du Ciel en partage.
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour vostre avancement ce seront choses vaines;
Si vous n'avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains ou des maraines.

Corpus

PERRAULT.17E